Le martyr du jeune résistant Yvonnick Laurent

9 mai 2010

Stele-YLYvonnick Laurent était intendant du camp de jeunesse de Vieux-Vy-sur-Couesnon, jusqu’à sa dissolution en septembre 1943. Ensuite, plutôt que de retourner à Rennes, chez ses parents, et probablement par crainte du STO, il décide d’entrer en Résistance avec une dizaine de camarades. Le 8 juillet 1944, âgé de 21 ans, il va connaître une fin tragique… Kristian Hamon nous livre le fruit de ses recherches sur ce triste épisode de la Libération.

Après avoir encerclé et massacré le maquis de Broualan, près de Pleine-Fougères, le 7 juillet 1944, la Milice reprend la route, dès le lendemain à l’aube, pour se diriger vers Vieux-Vy-sur-Couesnon. Emile Schwaller, chef milicien de sinistre réputation 1, et son groupe cherchent la ferme de La Roche. Ils se rendent au moulin de Guémain : « Le 8 juillet, vers 10 heures, alors que je me trouvais dans mon jardin, quatre camions remplis de miliciens, une soixantaine environ, arrivèrent dans la cour de mon moulin. En les voyant, je m’enfuis et je fus me coucher à environ 200 mètres de la maison dans la fougère. Les miliciens fouillèrent la maison pendant une heure environ et menacèrent ma femme pour trouver ma retraite. Me rendant compte qu’ils allaient emmener ma femme, je me suis alors présenté. Les miliciens me bousculèrent et m’accusèrent d’être le chef de la résistance de la région de Fougères. Comme je continuais à nier, ils me dirent que j’étais prisonnier et me demandèrent de les conduire à la ferme de la Roche. J’ai refusé, prétextant que j’ignorais où c’était. Ils ordonnèrent alors au jeune Montjarret, âgé de 16 ans, de les conduire, ce qu’il fit ». Ce minotier ment, tous les témoignages concordent pour situer l’arrivée de la Milice entre 7 h et 8 h.

Parmi les miliciens présents au moulin, se trouve Fernand Bellier : « Schwaller nous a ordonné de perquisitionner dans la maison d’habitation attenante à cette minoterie. Nous avons commencé la fouille. On a cessé au bout de quelques minutes. Je constatais alors que Schwaller et l’inspecteur Paul étaient dans la cour en conversation avec un homme que j’ai su être plus tard le minotier. Ils sont entrés dans la maison où ils ont continué leur conversation. Nous avons attendu dans la cour. À la sortie de la maison, Schwaller nous a emmenés directement en auto dans une ferme dans une direction opposée à celle du moulin. Schwaller nous donna l’ordre de cerner cette ferme ».

Questionné sur son rôle exact, Emile Schwaller répond : « Paul a interrogé l’individu. Je n’ai pas assisté à l’interrogatoire que Paul lui a fait subir. Mais avant d’aller chez lui nous ne savions rien, et en sortant Paul a dit : “En route, je sais où c’est, c’est plus haut !“ Nous sommes donc partis en direction de cette ferme ». Schwaller ajoutera plus tard : « À mon avis, il ne peut y avoir que le minotier qui ait pu indiquer l’endroit où se trouvait le maquis. Il faut dire que cet homme ne brillait pas par son courage ».

La Roche aux Merles

a perquisition terminée et les renseignements obtenus, les miliciens ne perdent pas de temps. Pendant qu’un groupe reste sur place pour garder le moulin, le reste du convoi se dirige vers la Roche-aux-Merles. Ce village, situé à quelques kilomètres seulement de Guémain, se compose de deux fermes. La plus importante est exploitée par Eugène Logeais 2, qui est absent ce jour-là : « Faisant partie du groupe de résistance de Vieux-Vy et sachant que nous étions l’objet de dénonciations anonymes, ma femme et moi-même nous avions quitté notre ferme des Roches ». L’autre petite ferme est louée par Jean Salvet, radioélectricien de son état, réfugié là depuis juillet 1943 avec sa femme et leur enfant. Il est 8 heures du matin, ce samedi 8 juillet, lorsque trois inspecteurs de la Milice frappent à la porte de Jean Salvet : « C’est vous le radio de la Roche ? ». Jean Salvet répond par l’affirmative et les miliciens lui demandent de sortir : « Lorsqu’ils se sont présentés à mon domicile j’étais encore couché et Yvonnick Laurent se trouvait dans le même lit que moi ». Une fois sorti, Salvet est à nouveau interrogé par les miliciens qui veulent savoir où sont le chef et les autres membres du groupe. Répondant qu’il n’en savait rien, Salvet est frappé à coups de pieds et de poings : « Ils m’ont ramené chez moi, ont fait sortir ma femme, ma belle-mère et mon enfant, ils m’ont déshabillé m’ont allongé sur le lit et sous la menace de leurs mitraillettes m’ont demandé d’avouer. Comme je refusais, ils m’ont frappé à coups de nerfs de bœuf. Je n’ai rien avoué. M’ayant fait vêtir, ils m’ont fait sortir à nouveau et m’ont demandé de les accompagner à la ferme Logeais. Ils ont mis le feu. Ensuite a eu lieu l’interrogatoire de mes camarades Laurent et Elie auquel je n’ai pas assisté ».

Le jour précédent, Roger Elie avait quitté Laignelet, commune proche de Fougères, pour se rendre à la Roche-aux-Merles prévenir Jean Salvet et Yvonnick Laurent qu’ils étaient attendus dans une carrière de cette commune. Il devait ensuite retrouver un camarade du maquis de Lignières. La nuit tombant, il décide de rester coucher chez le résistant Pierre Coirre, qui habite au bourg de Vieux-Vy-sur-Couesnon, route de Gahard. Ce samedi matin, Elie rend à nouveau à la Roche-aux-Merles : « Je suis passé par la scierie Talva et je suis arrivé à la Roche par le chemin en bas de chez Eugène Logeais. Je suis allé prendre des affaires chez Salvet. Il y avait à peine dix minutes que j’étais arrivé lorsque j’entendis une voiture. Je croyais que c’était le chef Pierre qui arrivait, car il devait venir. Je suis sorti pour voir jusqu’au champ d’avoine à Salvet mais là deux inspecteurs de la Milice me tenaient en joue avec leurs mitraillettes. J’ai levé les bras en l’air, j’étais prisonnier. Ils m’ont demandé où étaient les terroristes. Je leur ai répondu que j’avais vu passer des personnes par là, mais que j’ignorais qui elles étaient. Ils sont arrivés chez Salvet et ont trouvé Yvonnick dans le lit de Salvet. Là, ils l’ont questionné et martyrisé, ils se sont acharnés sur lui plutôt que sur moi. Pourquoi ? Je l’ignore. Ils l’ont cravaché 3 tellement qu’il a simplement dit qu’il était de la Résistance et que je devais les conduire à Laignelet’.

Pendant cet « interrogatoire », les inspecteurs de la Milice emmènent Jean Salvet vers la ferme d’Eugène Logeais. Ils ignorent que Jean Bruezière est alors couché dans le foin d’un grenier. Les entendant approcher, celui-ci réussit à s’enfuir malgré les coups de feu des miliciens qui ne parviennent pas à l’atteindre. Vexés, ceux-ci se mettent alors à tirer des rafales à l’intérieur de la maison et sur la volaille. Après avoir été consciencieusement pillée, la ferme est ensuite incendiée.

Il est alors midi, Roger Elie est emmené par Schwaller et son groupe à Laignelet. Il va s’y prendre d’une telle manière, notamment en leur faisant faire des détours par Fougères, que les miliciens ne trouveront rien. L’un d’eux trouvera quand même le moyen d’abattre un jeune patriote d’un coup de fusil.

Vers 16 heures, le groupe est de retour à la Roche-aux-Merles et récupère Yvonnick Laurent. Jean Salvet, qui était toujours sur place à la ferme Logeais, est emmené lui aussi dans une autre voiture : « Nous sommes descendus par le chemin et à environ 80 mètres de la maison, je me suis trouvé en présence d’une camionnette et d’une voiture de tourisme. Dans la camionnette se trouvaient Yvonnick Laurent et Roger Elie, ainsi que quatre miliciens armés. Nous étions en train d’attendre le signal du départ lorsqu’il y a eu un conciliabule entre les chefs. Nous nous sommes doutés que l’un de nous allait passer au poteau. Quelques instants après, ils ont appelé Yvonnick Laurent et lui ont demandé de descendre et de les accompagner. Une dizaine d’hommes s’en allèrent dans la carrière avec Yvonnick. Quelques secondes plus tard, nous entendîmes une seule rafale de mitraillette et sept ou huit coups de grâce au revolver. Puis les miliciens revinrent sans Laurent ». C’est Fernand Bellier, un des miliciens qui l’avait torturé, qui va traîner Yvonnick dans un fossé puis recouvrir son cadavre de feuillage.

Découvert le lendemain, le corps d’Yvonnick est emmené à la mairie de Vieux-Vy. Chacun peut alors constater les supplices subis par le jeune résistant et l’émotion est considérable dans la commune. Pour le médecin légiste, il y avait tellement d’impacts de balles que le crâne du jeune martyr « ressemblait à un sac de noix ».

Leur forfait accompli, les hommes de Schwaller retournent au moulin de Guémain avec Jean Salvet et Roger Elie. Le minotier est également emmené par le convoi qui se rend au siège de la Milice, situé à l’asile Saint-Méen de Rennes, où il sera détenu jusqu’au 12 juillet. Alors qu’il pense être relâché, l’intendant du maintien de l’ordre refuse sa mise en liberté et ordonne son transfert au camp Margueritte. Lors de son internement, le minotier est à nouveau convoqué au bureau d’embauche de la rue Martenot : « Au retour, je rencontrais Mme Cochet en compagnie d’un gendarme, je leur parlais quelques minutes en leur donnant les raisons pour lesquelles j’avais été arrêté. Supposant que Yvonnick Laurent était à l’origine de mes malheurs, je dis : « Ce qui lui est arrivé est bien de sa faute et je ne le plains pas ». Mal lui en prit, car le 4 août 1944, alors que Salvet et Elie sont libérés par les Alliés, le minotier est de nouveau arrêté, mais cette fois-ci par des résistants envoyés par le gendarme, qui n’avait pas la mémoire courte. Il restera détenu plusieurs mois au camp Margueritte, avant que l’instruction ne conclue à un non-lieu, faute de preuves formelles de sa culpabilité.

La Résistance et le martyr du jeune Yvonnick font partie de la mémoire collective de Vieux-Vy-sur-Couesnon. Ce drame a d’autant plus marqué les esprits qu’il fut commis par des Français contre de jeunes résistants désarmés, qui n’avaient probablement jamais tué personne.

Kristian Hamon

Notes : 1. Il sera fusillé le 5 novembre 1946

2. Sa ferme servait de base aux résistants FTPF

3. Il est flagellé au moyen d’une corde à nœuds que les miliciens trempent dans un seau d’eau.

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N°143 – Avril-Mai 2014

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